Ma canne me précédait et annon?ait mon retour dans le camp. Les pavés délabrés, martelés, portaient les échos de ma présence aux travailleurs désabusés qui évitaient consciencieusement de croiser mon regard. Je ne pouvais leur en vouloir : moi l'éclopé et le Proscrit, celui qui n'ignore pas sa place. Je n'appartenais plus à ce camp et les étendues forestières m'appelaient par-delà les fortifications rudimentaires. Suicide ou échappée sauvage ? Retour à la vie sauvage dans la fange et entre les épineux, près de ma Lucille qui encerclée des anges déchus m'attendrait.
Je crèverais entre les arbres qui ne tarderaient à me dévorer. Ma vie restait ma seule possession et j'entendais la finir comme je le souhaitais. En un autre temps, cette sinistre perspective m'aurait effrayé, mais ?a restait une alternative bien meilleure que celle de rester dans ce foyer qui n'était plus le mien. Autrefois, le camp avait été confortable et j'apprenais, à mes dépens, que l'horreur surgissait toujours de ces horizons connus et réconfortants. Maintenant que je regardais les ruines rafistolées du camp avec un ?il neuf, je ne voyais plus les derniers reliquats spécifiques qui s'échinaient à ressusciter ce qui ne pouvait plus l'être. Non, nous n'étions que des échines ambulantes, du bétail parqué dans l'attente de sa fin. Les bannières du Héron qui envahissaient les rues, flottaient aux fenêtres des fanatisés, me ramenaient à cette constatation qui menait à ma castration. Incapable de créer dans un univers qui me refusait, je ressentais le besoin frénétique de m'enterrer.
- Jour de fête, ne fais pas la tête, me dit-on.
Je me retourna vers la personne qui venait de m'adresser la parole. Un sac de jute disparaissait au détour de la ruelle et je réalisais que l'effervescence locale n'avait rien d'habituelle. Une célébration, comme il en existait rarement, se préparait et je ne le compris qu'en voyant d'autres sacs déposés devant une estrade. Elle attendait ses dernières finitions et si je me demandais l'usage du mat dressé dessus, je ne saurais tarder à le découvrir. Sans surprise, je reconnus la vieillarde qui plantait vigoureusement un clou – si on pouvait appeler ?a ainsi – dans le bois encore tendre. Elle chantonnait en frappant de son marteau pendant qu'un autre attendait le moment de le sertir d'un crochet. En m'approchant du duo, je saisis la dimension religieuse du chant. Une bourrasque apporta mes relents aseptiques jusqu'à eux et la mère Carlsen lacha le marteau, se retourna et me regarda avec la bouche grande ouverte. Les dents étaient encore en place, bien que tressaillantes face à l'euphorie qui envahissait le moindre recoin de son visage. Elle me sauta dessus et m'enla?a de force. L'événement avait sur elle l'effet d'une cure de jouvence.
- Peter ! s'écria-t-elle.
- Bonjour Hilde, lui répondis-je.
Ses yeux humides transpiraient la dévotion. Elle venait de voir Dieu en personne, c'est en tout cas ce reste, encore, mon hypothèse.
- Pourquoi tout ce temps ?! J'ai demandé à mon Olaf de te mander...
- Olaf ?
- Mon fils, il a oublié de te prévenir. Je suis désolée de ne pas être venue plus t?t te voir. Depuis quand es-tu sorti ? Que le Héron soit loué pour ta bonne santé !
- Trois jours, tout au plus. J'ai pas mal dormi... Comment se porte le capitaine Carlsen ?
- Mieux que toi, même s'il s'est blessé en mission.
Sans doute se méprit-elle sur le rictus que j’affichai.
- Rien de bien grave. Il s'est débo?té l'épaule, mais rien d'handicapant, puis... Il s'en revient triomphant ! exulta-t-elle. Il faut absolument que tu viennes, que les autres voient la part qui doit être sacrifiée aux victoires futures.
- J'aurais bien évité de sacrifier quoi que ce soit, répliquais-je en songeant à Lucille, mon premier sacrifice.
- C'est nécessaire pour de grands jours comme celui d'aujourd'hui, me corrigea-t-elle.
- Pour fêter mon retour parmi les vivants ?
Elle rit en me postillonnant à la gueule. Je ne trouvais pas ma blague particulièrement à propos car je redoutais que mon retour parmi les vivants ne soit que temporaire. J'attendais simplement de trouver assez de force pour me lancer à l'aventure. L'homme qui accompagnait Hilde s'acharnait avec son crochet et je prévoyais qu'une belle pièce de boucherie y soit prochainement accroché. Je ne voulais pas vraiment savoir laquelle.
- Je te répondrais bien que j'aimerais bien, mais ta gloire vient d'être relayée à l'arrière-plan... Le Héron a vaincu, ils ont tué une de ces choses ! Ils ne vont pas tarder à parader et à l'exposer à la vue de tous. L'humanité n'est pas encore arrivée à sa date d'échéance... C'est grace à notre fidélité que nous en sommes arrivés ici!
- Ils ont vraiment tué...
Je revoyais la créature de la clinique. Je n'avais osé en parler à personne. Hector s'était carapaté et c'était le seul à qui je pouvais confier mes délires maladifs. La créature affaiblie n'aurait peut-être pas fait le poids contre un Peter armé d'une barre à mine. ? Peut-être ? alors de là à imaginer batailler contre une tout juste sortie d'usine... Je peinais à le croire.
La vieille femme approuva frénétiquement ma remarque. Elle tira sur ma manche et manqua de me faire tomber pour que je la suive. Il faut dire que si je ne marche toujours pas convenablement, mes jambes alors ankylosées me paraissaient lestées par des sacs remplis de pierres. Ensemble, plus tra?né qu'accompagnant, nous nous quittames les environs de l'estrade pour nous engager sur un axe traversant à la rue. Bien étroite à l'origine, celle qui se targuait du qualificatif d'avenue n'en était plus que l'ombre. Des toiles avaient été dressées pour abriter les spectateurs d'une parade. Pour l'instant, les bancs étaient désertés bien que la foule commen?ait à arriver pour s'accaparer les meilleures places. Un trio d'éclaireurs buvait de la bière avachi contre la chaux d'un mur. Ils étaient crasseux et j'imaginais qu'ils précédaient le groupe d'exploration. Leurs visages, grisés et peinés à la fois, possédaient cette plasticité propre à ceux ravagés par des expériences désagréables. Ils ne se donnèrent pas la peine de saluer la sainte Hilde et nous les dépassames pour prendre place sur des tabourets en plastique, entouré par le haut-gratin des plombés.
This book was originally published on Royal Road. Check it out there for the real experience.
Le temps pour nous d'opérer et la masse arrivait. Malgré la cohue, une des feignasses du camp se pencha par-dessus le gouffre social qui nous séparait et m'adressa la parole :
- Tu es en bien mauvais état, remarqua-t-il avec dédain et en me tutoyant de cette fa?on qu'on les gratinés à faire.
- Les blocs ne se détachent pas seuls...
- Ah, le fameux... Vous êtes aussi là à cause de la grande nouvelle ?
- On vient tout juste de m'en parler. C'est vrai ?
- Oui, j'ai entendu dire que c'était près du lac... Tu connais peut-être la cabane du pêcheur ? Pendant ton temps libre, tu dois bien t'adonner à une petite escapade sauvage.
- Je n'ai pas de temps libre. Tout le reste est dévolu au repos, mais je n'habitais pas loin de ce foutu lac, admis-je.
Je ne sais pas ce que je venais de lui dire, mais il exulta.
- Je prie pour que tu ne connaisses plus personne là-bas. La cabane a été saccagée. Tu sais... Rares sont ceux qui fêtent encore No?l, mais quand c'est le cas les guirlandes ne sont pas faites avec les tripes d'êtres aimés. L'enfant de la famille aurait survécu, mais à quel prix ? Il regardait ses parents se faire dévorer... Si l'équipe était arrivée plus t?t, les créatures auraient décampé et nous aurions un cadavre de plus.
- Je ne veux pas savoir, dis-je et il ignora ma réponse.
- La créature était encore là, un rein coincé entre les dents... Trop occupée pour se défendre. Il para?t que c'est un suppléant qui a tiré même si nous dirons que c'est le Héron...
Je m'étais décidé à ne plus l'écouter, me contentant d'hocher machinalement la tête. Hilde s'interposa et je lui en fus reconnaissant.
- Hans, le jeune Peter se passera volontiers de vos détails. Votre place dans le camp le prive de vous le dire, mais j'en suis persuadée. Il vient d'éviter la mort pendant que vous vous contentiez de remplir vos registres... Il a failli mourir pour que vous puissiez continuer à les remplir.
Il ne restait guère plus de cheveux sur le crane de l'homme et ils semblèrent tous se carapater. L'imperium d'Hilde surpassait les classes et l'enfoiré baissa les yeux comme un gamin gourmandé pour une broutille. Elle était arrivée trop tard car les guirlandes de tripes hantaient mon esprit et je ne parvins à l'exorciser qu'au son du clairon. La parade commen?ait et le convoi approchait. Je vis d'abord le camion baché, plus rouillé que vert, avant de discerner – découpée à l'arrachée sur ce fond verdatre – une femme. Les saloperies qui nous terrassaient, inguérissables dans notre vétusté médicale, tendaient habituellement à bouffer la cire de nos bougies respectives, mais celle femme paraissait son age et non vingt ans de plus. Elle devait approcher de la cinquantaine et portait la marque du Héron sur sa veste.
Hilde se lan?a dans une prière rapide et me souffla :
- L'éclaireuse Sade, me souffla Hilde, elle a mené l'expédition.
L'éclaireuse portait ses cheveux mi-longs qui reposaient sur les omoplates les plus impressionnantes qu'il m'ait été donné de voir. Elle m'apparut comme une authentique rescapée d'une humanité aujourd'hui révolue et en aucune occasion je me mis à penser que son espérance de vie n'excéderait pas une dizaine d'années. Soixante ans était un grand age et l'ancêtre à mes c?tés était une des rares exceptions à cette règle. Elle avait dépassé de dix ans cet age, la vieille mère de Carlsen.
- Elle est plus ordinaire que je ne l'aurais pensé, remarquais-je.
- Ils sont bénis par le Héron, préservés par sa volonté. Crois-moi Peter, ils festoieront quand tes ossements auront été blanchis et nous renouvelleront tant qu'il le désire.
Je ne pus que me taire, incapable de la suivre. La bénédiction du Héron me débectait et j'assistais à son triomphe, cramant sous le barnum comme tous les plombés qui m'entouraient et qui n'en avaient pas l'habitude. L'éclaireuse nous dépassa et le camion vint, suivi par une douzaine de miliciens – portant l'uniforme que Carlsen délaissait souvent. Ils étaient tous sales et éreintés, sans être terrifiés. Poursuivant la meute, un haut du Héron venait dans une armure qui absorbait la lumière. à son passage, les herbes pourrissantes s'inclinèrent, crevantes comme je crevais de mon c?té. Vous penserez que j'ai alors déliré, mais je peux assurer que c'est ce que je vis. Le restant vital des plantes s'éclipsait à son passage.
- Gloire au Héron ! cria un fanatique.
Les moutons suivirent, les sabots claquèrent et votre pauvre berger se lamenta. La procession du Héron défilait et j'observais, mutique. Le camion se trouvait dix mètres plus loin et je reporta mon regard dessus. Une sale gueule en jaillit que je pris tout d'abord pour celle de Carlsen avant de me rendre compte qu'il ne s'agissait que d'un officier lambda. Il nous intima de regarder l'engeance et jeta par-dessus bord une masse inconnue. Elle se retrouva tractée par une corde passée autour de son cou et j'eus la plus grande peine à distinguer les membres de la chose, entortillés en un n?ud gordien macabre. Des touffes de pelage sale tombaient, arrachés par le bitume défoncé, et me ramenèrent à ma nuit passée. La créature était morte et abandonnait sa matière à la rue. Ses crocs transper?aient sa lèvre supérieure. L'un d'entre eux avait été limé et je me retrouva, malgré moi, dans ma chambre d'adolescent où je relisais en boucle mon seul bouquin. Je le possédais depuis mes neuf ans, c'était un cadeau de mon oncle : une encyclopédie dont l'édition datait de 2025 sans que je ne sois capable de définir l'écart temporel entre cette date et mon quotidien. Les pages jaunies s'ornaient de représentations naturelles dont des animaux exotiques que je n'avais jamais vu. Je me souviens parfaitement du dessin d'un gorille, un autre hominidé, qui se tenait sur ses poings fermés et de m'être dit, la première fois que je le vis, qu'il représentait notre futur... Je me concentra pour ne pas haleter, étouffé par cette certitude que nous finirons non pas à cet état primal, mais à celui d'homo vampyr. L'avenir de l'humanité ne m'importait plus, j'aurais été le premier à l'enterrer.
Un badaud m'extirpa de ces sombres considérations. Il balan?a une conserve sur le cadavre – toujours siglée de cette merveilleuse marmotte pour enchanter nos quotidiens – et une nouvelle tête émergea du camion baché. Un enfant, l'air contrit, regarda le corps tourmenté et s'indigna. Je restais bouche-bée à sa vue et lorsque nos regards se croisèrent, tout tracas s'estompa de son visage. Il me dévisagea avec surprise, étonnement, puis joie. Se décidant à sauter du camion en marche et se dégageant de l'emprise de l'officier avec une aisance manifeste, il se rua sur moi en tourbillonnant de ses bras fluets. Ma stupéfaction s'amplifia à la vue de ses prunelles que je ne connaissais que trop bien et je m'effondra quand il m'adressa un ? Tonton ? émotif. Hilde me demanda si j'avais une s?ur, je lui mentis en répondant que oui mais non... L'enfant n'était pas de ma famille. à mes c?tés, une joie pure et innocente imbiba les habitants du camp. Je me figeais alors que l'enfant approchait et que je l'accueillais entre mes bras. Je sentis dans son cou les relents de sang de la clinique et il m'envo?ta d'une voix douce, après avoir vérifié qu'une distance respectueuse avait été instaurée avec les hommes les plus proches. Il me glissa à l'oreille :
- Je n'ai rien pu faire. Notre faim est séculaire, mais elle était trop forte pour que je ne le sauve.
- Comment ?a...
Il ne me répondit pas et si je voulus hurler que l'enfant bouffait des mioches dans le secret de la nuit, je me retins. Personne ne m'aurait cru et il repartait déjà après cette brève étreinte.